Il ne peut y avoir d’Union européenne viable sans frontières sûres. La libre circulation au sein de l’espace Schengen, consacrée par l’article 3 du Traité sur l’Union européenne et intégrée au cadre juridique de l’Union Européenne depuis le traité d’Amsterdam, n’a de sens que si les frontières extérieures sont maîtrisées. Or, les vulnérabilités persistent. En 2024, près de 292 000 franchissements irréguliers ont été détectés aux frontières extérieures de l’Union, un niveau qui, bien qu’en baisse par rapport à 2023 (380 000 franchissements irréguliers), demeure l’un des plus élevés depuis 2016. À cela s’ajoutent les trafics d’êtres humains, de drogue et d’armes, l’implantation de réseaux criminels transnationaux et une porosité numérique exploitée par des organisations structurées.

Un cadre juridique et institutionnel encore insuffisamment mobilisé
L’Union n’est pas dépourvue d’outils. Le règlement (UE) 2019/1896 a renforcé le mandat de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, plus connue sous le nom de Frontex, dont le budget a atteint 845 millions d’euros en 2024. Pourtant, la montée en puissance du corps permanent de 10 000 agents prévue pour 2027 reste lente : à peine 2 200 agents étaient effectivement déployés en 2023 selon la Cour des comptes européenne.
Les systèmes d’information européens – le Système d’information Schengen (SIS), le Système d’information sur les visas (VIS) et la base Eurodac destinée à l’identification des demandeurs d’asile – constituent des outils essentiels, tout comme le futur Système d’entrée/sortie (EES) et l’Autorisation de voyage ETIAS (European Travel Information and Authorisation System). Mais leur articulation demeure incomplète et leur mise en œuvre souffre de retards.
L’article 77 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne prévoit pourtant explicitement la mise en place d’une politique intégrée de gestion des frontières extérieures. Il est temps d’en faire un pilier stratégique commun, doté de moyens, de compétences et d’une gouvernance à la hauteur des enjeux.
Faire de Frontex un véritable acteur opérationnel européen
Renforcer Frontex constitue une première étape. L’agence doit pouvoir intervenir rapidement dans les zones à flux critiques – Grèce, Balkans occidentaux, Canaries, Manche – et appuyer les États membres dans le contrôle, l’enregistrement et l’analyse des arrivées irrégulières. Cela suppose une capacité de mobilisation en quelques jours, une mutualisation accrue des moyens technologiques et la possibilité, dans un cadre strictement défini, d’assurer une partie du filtrage administratif en lien avec les autorités nationales.
Une telle évolution reste compatible avec les traités, mais exige une volonté politique claire de partager une part de souveraineté opérationnelle, dans le respect du principe de coopération loyale inscrit à l’article 4 du Traité sur l’Union européenne.
Moderniser la gestion des frontières par la technologie
La modernisation technologique constitue un second levier. La généralisation de la biométrie et de l’intelligence artificielle doit permettre une identification plus fiable et une analyse plus fine des risques. L’interopérabilité complète des systèmes d’information, prévue par les règlements européens adoptés en 2019, doit devenir une réalité.
Mais cette modernisation ne peut s’affranchir du cadre protecteur du Règlement général sur la protection des données (RGPD), de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et du futur règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act). Ces textes imposent transparence, contrôle humain et garanties effectives contre les discriminations. L’objectif n’est pas une surveillance généralisée, mais une capacité d’identification robuste, indispensable pour lutter contre les réseaux criminels et accélérer les procédures.
Construire une culture commune : une école européenne des garde-frontières
La création d’une école européenne des garde-frontières permettrait d’harmoniser les pratiques et d’élever les standards professionnels. Sur le modèle de l’Académie de police européenne, elle offrirait un socle commun de formation juridique, opérationnelle et déontologique, ainsi que des modules spécialisés en analyse de risque, cyberenquête ou gestion de crise.
Des pays comme l’Australie ou le Canada ont démontré qu’une formation centralisée peut renforcer l’efficacité opérationnelle tout en consolidant une culture commune de gestion du risque.
Gagner la bataille numérique contre les réseaux criminels
La bataille se joue aussi dans l’espace numérique. Les réseaux de passeurs et les mafias utilisent des messageries chiffrées, des plateformes sociales et des outils de coordination sophistiqués. Europol estime que plus de 70 % de la cocaïne entrant en Europe transite par des réseaux utilisant des infrastructures numériques complexes.
L’Union doit se doter d’une capacité de cyberenquête transfrontalière coordonnée par Europol, capable d’infiltrer les réseaux, d’analyser les flux financiers et de coopérer avec les plateformes pour détecter les activités illicites dès leur phase de planification. Le Royaume‑Uni, avec la National Crime Agency, offre un exemple intéressant de lutte numérique contre les réseaux criminels transnationaux.
Financer et évaluer la sécurisation des frontières
Pour soutenir cet effort, la création d’un Fonds européen de sécurisation des frontières, doté d’au moins cinq milliards d’euros sur cinq ans, permettrait de financer des infrastructures critiques – drones, capteurs, bases avancées, surveillance maritime – et d’aider les États soumis à une pression migratoire ou criminelle disproportionnée.
Un mécanisme d’audit indépendant, chargé d’identifier les failles systémiques et de diffuser les bonnes pratiques, renforcerait la crédibilité du dispositif. Enfin, un commandement de crise européen, activable sur demande d’un État membre, offrirait une capacité de mobilisation rapide en cas de crise migratoire ou sécuritaire majeure.
Vers une doctrine européenne de puissance ouverte mais lucide
L’Union doit assumer une doctrine claire : puissance ouverte, mais pas naïve. Sans sécurité aux frontières extérieures, Schengen se fragilise et les contrôles internes se multiplient, au détriment de la cohésion européenne. La France doit porter une refondation pragmatique du pacte migratoire, conciliant fermeté sur les entrées irrégulières, soutien aux États en première ligne, solidarité dans les retours et les relocalisations, et respect strict des droits fondamentaux.
La possibilité pour les États membres de reprendre temporairement le contrôle de leurs frontières intérieures
Dans l’attente d’un dispositif européen pleinement opérationnel, les États membres doivent pouvoir, de manière encadrée et proportionnée, reprendre temporairement le contrôle de leurs frontières intérieures. Le Code frontières Schengen, révisé en 2016, prévoit déjà cette faculté dans ses articles 25 à 29, permettant une réintroduction exceptionnelle des contrôles en cas de menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure. La France, comme d’autres États, y a eu recours à plusieurs reprises, mais souvent dans un cadre prolongé qui affaiblit la cohérence de Schengen.
Si des formes de contrôles mobiles existent déjà dans certains États membres, elles demeurent dispersées, hétérogènes et dépourvues d’un cadre opérationnel commun. L’enjeu n’est donc pas de créer un dispositif ex nihilo, mais de structurer, moderniser et coordonner ces pratiques pour en faire un outil transitoire efficace, proportionné et soutenable. Une approche crédible consisterait à concentrer les efforts sur les points de passage les plus sensibles, en privilégiant des équipes mobiles plutôt que des dispositifs fixes lourds et coûteux. Ces équipes pourraient associer forces nationales et, lorsque cela est pertinent, appui technique de Frontex. L’usage de technologies légères – lecteurs biométriques portatifs, vérification automatisée des documents, analyse de plaques d’immatriculation – renforcerait l’efficacité sans multiplier les effectifs.
Cette faculté de reprise de contrôle ne doit pas être interprétée comme une remise en cause de Schengen, mais comme un mécanisme de sauvegarde destiné à préserver sa crédibilité. Elle permettrait aux États de répondre rapidement à une menace ou à une pression migratoire ponctuelle, tout en s’inscrivant dans une logique de coordination européenne. À mesure que les capacités communes – interopérabilité des systèmes, montée en puissance de Frontex, modernisation technologique – deviendront pleinement opérationnelles, ces contrôles intérieurs pourraient être progressivement levés. L’objectif n’est pas de fragmenter l’espace européen, mais de garantir sa continuité en offrant aux États membres une marge de manœuvre réaliste, juridiquement fondée et financièrement soutenable.

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