Depuis son lancement en 1999, l’euro a stabilisé les échanges au sein de la zone monétaire et protégé les États contre les chocs de change. Pourtant, plus de vingt ans après sa création, il demeure une monnaie sous‑utilisée à l’échelle mondiale : environ 20 % des réserves de change mondiales, contre près de 60 % pour le dollar américain.

Dans un monde où les paiements se numérisent, où les monnaies digitales de banque centrale émergent sur plusieurs continents et où les infrastructures financières deviennent un enjeu géopolitique, l’Union européenne ne peut se satisfaire de ce rôle secondaire. L’euro numérique, actuellement en phase préparatoire à la Banque centrale européenne sur la base de l’article 127 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, doit être envisagé comme un levier de puissance. Il ne s’agit pas seulement d’un nouveau moyen de paiement, mais d’un instrument stratégique destiné à renforcer la place de l’euro dans l’économie mondiale.
Un enjeu financier avant d’être institutionnel
L’idée d’approfondir l’intégration économique européenne ne suscite plus l’adhésion qu’elle pouvait inspirer dans les années 2000. Les opinions publiques, comme plusieurs gouvernements, se montrent désormais prudents face aux projets institutionnels ambitieux, souvent perçus comme abstraits ou éloignés des préoccupations concrètes. En revanche, l’intégration financière bénéficie d’un soutien beaucoup plus large, car elle répond à des enjeux tangibles : la circulation de l’épargne, la stabilité des marchés, la compétitivité des entreprises et la capacité de l’Europe à attirer des capitaux internationaux.
Pour devenir une monnaie de réserve, l’euro doit s’appuyer sur des marchés financiers profonds, liquides et attractifs. L’Union des marchés de capitaux, encore inachevée, doit être abordée comme un impératif financier : permettre à l’épargne européenne de circuler plus librement, créer des actifs sûrs comparables aux obligations américaines, attirer les investisseurs internationaux et offrir aux banques centrales étrangères un instrument de réserve stable et liquide.
La création d’un actif obligataire européen commun, pérenne et suffisamment volumineux, constituerait un signal majeur. Il ne s’agit pas d’un fédéralisme budgétaire, mais d’un outil financier destiné à renforcer la profondeur du marché de l’euro. L’État français, dont la signature souveraine demeure l’une des plus solides de la zone euro, pourrait jouer un rôle moteur dans la conception de cet actif, en soutenant une architecture financière européenne plus lisible et plus attractive.
Une diplomatie financière à reconstruire
L’euro reste également trop souvent absent des grands contrats internationaux. L’Union doit encourager son usage dans les secteurs stratégiques : énergie, aéronautique, spatial, santé, matières premières critiques. Une diplomatie financière coordonnée entre la Commission, la BCE et les États membres permettrait de promouvoir l’euro comme monnaie de facturation et de règlement.
La France, forte de son réseau diplomatique et de son poids économique, pourrait impulser cette dynamique en exigeant que les grands contrats industriels européens soient libellés en euro, et en soutenant les entreprises qui choisissent de s’affranchir du dollar dans leurs transactions.
S’affranchir de la dépendance aux infrastructures américaines
L’euro ne deviendra une monnaie de réserve internationale que si l’Europe renforce à la fois la profondeur de ses marchés financiers et la souveraineté de ses infrastructures de paiement. L’euro numérique s’inscrit dans cette seconde dimension : il ne remplace pas les instruments financiers, mais il crée l’architecture technique indispensable à une monnaie réellement mondiale.
En effet, l’un des obstacles majeurs à la souveraineté financière européenne réside actuellement dans la dépendance aux infrastructures de paiement dominées par Visa et Mastercard. Plus de 60 % des paiements électroniques en Europe transitent par ces deux acteurs américains, qui contrôlent les standards techniques, les données de transaction et une partie des coûts supportés par les commerçants et les consommateurs.
Cette dépendance expose l’Union à des risques géopolitiques, économiques et technologiques. Elle limite également la capacité de l’euro à s’imposer comme monnaie de réserve, car une monnaie internationale doit reposer sur des infrastructures de paiement robustes, souveraines et interopérables.
L’émergence de solutions européennes comme Wero, le portefeuille de paiement développé par l’European Payments Initiative, montre qu’une alternative crédible est possible. Lancé en 2024, Wero permet déjà des paiements instantanés de compte à compte dans plusieurs pays européens et ambitionne de devenir une solution paneuropéenne capable de concurrencer les grands acteurs internationaux. L’euro numérique devra s’inscrire dans cette dynamique, en offrant une infrastructure publique complémentaire, sécurisée et indépendante.
L’essor mondial des monnaies numériques de banque centrale
La révolution monétaire en cours n’est pas une spéculation théorique : elle est déjà une réalité dans de nombreux pays. Selon la Banque des règlements internationaux, plus de 130 États, représentant près de 98 % du PIB mondial, explorent, testent ou déploient une monnaie numérique de banque centrale. Certains ont même franchi le pas. Les Bahamas ont lancé dès 2020 le Sand Dollar, première monnaie numérique souveraine opérationnelle au monde. Le Nigeria a suivi en 2021 avec l’eNaira, devenu un instrument de paiement national. La Jamaïque a adopté en 2022 le JAM-DEX, désormais utilisé pour les transactions du quotidien.
La Chine, de son côté, expérimente le e‑yuan à une échelle inédite : plus de 260 millions de citoyens l’ont déjà utilisé dans des programmes pilotes couvrant les transports, les commerces, les services publics et même les Jeux olympiques d’hiver de Pékin. L’Inde, le Brésil, le Royaume-Uni et les États-Unis avancent également, chacun à leur rythme, vers une forme de monnaie numérique souveraine.
Dans ce contexte, l’Europe ne peut rester spectatrice. L’euro numérique n’est pas une innovation isolée, mais la réponse nécessaire à une transformation mondiale déjà engagée, qui redessine les infrastructures de paiement, les équilibres monétaires et les rapports de puissance.
Les avantages de l’euro numérique
L’euro numérique serait une forme électronique de monnaie de banque centrale, émise par la BCE et les banques centrales nationales, accessible aux particuliers et aux entreprises, et utilisable pour les paiements du quotidien. Il s’agirait d’une créance directe sur la banque centrale, distincte des dépôts bancaires privés, et garantie par l’institution qui émet déjà les billets et pièces.
Concrètement, il permettrait de payer en ligne ou en magasin, d’effectuer des transferts instantanés, et de disposer d’un moyen de paiement public dans un univers dominé par des acteurs privés. Il ne remplacerait pas l’argent liquide, dont le maintien est garanti par l’article 128 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, mais offrirait une alternative moderne, sécurisée et accessible. Les paiements seraient instantanés, sécurisés, et surtout beaucoup moins coûteux. Aujourd’hui, les commissions prélevées par Visa et Mastercard représentent une charge significative pour les commerçants, en particulier les plus petits, qui renoncent parfois à accepter la carte pour des achats de faible montant.
Avec l’euro numérique, ces frais seraient considérablement réduits, car la transaction passerait directement d’un compte à un autre, sans intermédiaire dominant. Cela permettrait à de nombreux artisans, restaurateurs, professions libérales ou commerces de proximité d’accepter plus facilement les paiements électroniques, y compris pour quelques euros. Pour les consommateurs, cela se traduirait par une acceptation plus large de la carte, moins de minimums imposés, et une expérience de paiement plus fluide.
L’euro numérique présente plusieurs avantages décisifs pour la souveraineté européenne. Il permettrait d’abord de créer une infrastructure de paiement indépendante des réseaux américains, garantissant que les données de transaction restent en Europe et ne puissent être utilisées à des fins commerciales ou géopolitiques.
Il offrirait ensuite des paiements transfrontaliers rapides, sécurisés et peu coûteux, y compris en dehors de l’Union, renforçant ainsi l’attractivité internationale de l’euro. Il favoriserait aussi l’innovation financière en permettant le développement de services de paiement européens fondés sur une monnaie numérique publique.
Freins et garanties nécessaires
L’euro numérique suscite néanmoins des inquiétudes, notamment la crainte d’une traçabilité totale des paiements. Ces craintes doivent être prises au sérieux. La protection de la vie privée doit être inscrite au cœur du dispositif, conformément à l’article 8 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et au Règlement général sur la protection des données.
Les travaux de la BCE prévoient déjà que les données de paiement ne seraient pas accessibles à la banque centrale pour l’identification des individus, mais gérées par les prestataires de services de paiement, avec des mécanismes de pseudonymisation et de minimisation des données. Une fonctionnalité hors ligne, permettant des paiements de proximité sans connexion, offrirait un niveau de confidentialité proche de celui des espèces, tout en respectant les obligations de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.
Il faudra également garantir que l’euro numérique ne fragilise pas les banques commerciales, en limitant par exemple le montant maximal détenu sur un portefeuille numérique, afin d’éviter des transferts massifs en période de stress financier.
Une stratégie pour faire de l’euro une monnaie de réserve
Faire de l’euro une monnaie de réserve internationale suppose une stratégie cohérente : développer des marchés financiers plus profonds et plus intégrés, promouvoir l’euro dans les contrats internationaux, réduire la dépendance aux infrastructures américaines, soutenir des solutions européennes comme Wero, et accélérer le déploiement d’un euro numérique souverain, respectueux des valeurs européennes.
L’État français peut y prendre toute sa part, en pesant dans les négociations européennes sur l’Union des marchés de capitaux, sur la régulation de l’euro numérique et sur la gouvernance des infrastructures de paiement, mais aussi en orientant sa propre pratique contractuelle et diplomatique vers un usage accru de l’euro.
L’objectif est de garantir que l’Europe dispose des instruments financiers nécessaires pour défendre ses intérêts, protéger ses entreprises et peser dans les négociations économiques mondiales. Une monnaie forte n’est pas seulement un outil économique : c’est un élément central de la puissance.

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