Assurer nos approvisionnements stratégiques

Il n’y aura ni transition énergétique, ni réindustrialisation, ni souveraineté technologique sans un accès sécurisé aux matières premières critiques. Lithium, cobalt, nickel, graphite, terres rares : ces ressources sont devenues le nerf de la compétition économique mondiale. Elles conditionnent la production de batteries, de panneaux solaires, d’aimants permanents, de semi‑conducteurs, de véhicules électriques ou encore de systèmes de défense.

Aujourd’hui, la France et l’Europe dépendent quasi intégralement de pays extérieurs pour ces ressources. La Chine assure environ 87 % du raffinage mondial des terres rares et plus de 60 % du lithium raffiné. Le cobalt provient à 70 % de République démocratique du Congo, souvent sous contrôle indirect d’acteurs étrangers. L’Union européenne importe 100 % de son graphite naturel et de son lithium raffiné.
L’enjeu n’est pas l’autarcie, mais la sécurisation, la diversification et la cohérence éthique de nos approvisionnements.

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1. Faire de la souveraineté minérale un objectif stratégique

Comme les États‑Unis, la Corée ou le Japon, la France doit se doter d’une politique nationale des ressources critiques articulée autour de trois leviers :

• une cartographie précise des besoins industriels à 5, 10 et 20 ans, fondée sur les projections de l’AIE qui anticipent une multiplication par 12 de la demande européenne en lithium d’ici 2030 ;
• une stratégie d’approvisionnement combinant partenariats sécurisés, exploration nationale et montée en puissance du recyclage ;
• une capacité d’intervention publique, via la BPI ou un fonds souverain minéral, pour sécuriser ou codétenir des gisements et des capacités de raffinage.

Les États‑Unis ont mobilisé le Defense Production Act dès 2021 pour soutenir extraction et raffinage. Le Canada a créé un Critical Minerals Fund de 3,8 milliards de dollars. L’Union européenne a adopté le Critical Raw Materials Act, fixant des objectifs clairs : 10 % d’extraction, 40 % de transformation et 25 % de recyclage en Europe d’ici 2030. La France doit s’inscrire pleinement dans cette dynamique et aller plus loin.

2. Exploiter raisonnablement le sous‑sol français et européen

Le sous‑sol français recèle des ressources stratégiques encore sous‑explorées : lithium dans l’Allier, tungstène et terres rares dans le Massif Central, germanium dans les Vosges. Pour avancer, il faut :

• accélérer les autorisations d’exploration dans un cadre environnemental exigeant et transparent ;
• soutenir l’émergence d’acteurs français et européens capables de porter ces projets, avec des règles strictes de gouvernance et de redistribution locale ;
• investir dans des unités de raffinage en Europe, afin de capter la valeur ajoutée et réduire la dépendance au raffinage chinois.

L’État doit éviter les erreurs du passé : pas de soutien aveugle à un opérateur, mais un pilotage fondé sur l’intérêt général, l’acceptabilité locale et la cohérence industrielle.

3. Réduire notre dépendance par le recyclage et l’économie circulaire

Selon l’AIE, un tiers du lithium, du cobalt et du nickel contenus dans les batteries pourrait être recyclé d’ici 2040. Pourtant, la France reste en retard : filières dispersées, capacités limitées, investissements insuffisants. Nous proposons :

• un plan national pour le recyclage des métaux stratégiques, doté de 2 milliards d’euros sur 5 ans, en cohérence avec les objectifs européens ;
• la création d’un mécanisme de restitution financière : un pourcentage de la valeur de la ressource rare contenue dans le produit retourné (lithium, cobalt, nickel, terres rares) serait reversé directement au consommateur recycleur. Ce système, déjà expérimenté dans certains pays nordiques pour les métaux stratégiques, permet d’augmenter significativement les taux de retour, de réduire les importations et de créer une dynamique vertueuse pour les ménages comme pour l’industrie.
• un maillage territorial de centres de collecte, démantèlement et pré‑traitement, en lien avec les collectivités et l’économie sociale.

La Suède, la Corée ou le Japon montrent que ces politiques réduisent la dépendance, créent des emplois industriels et améliorent le bilan environnemental.

4. Exiger la transparence et la réciprocité dans nos échanges

Il est incohérent d’imposer des normes strictes aux entreprises françaises tout en important des composants critiques extraits ou raffinés dans des conditions opaques. Pour rétablir une concurrence loyale et aligner nos exigences avec nos valeurs, nous proposons :

• d’imposer une traçabilité complète des matières stratégiques dans les chaînes de valeur critiques (batteries, composants électroniques, véhicules électriques), en cohérence avec le règlement européen sur les batteries et les standards OCDE ;
• d’interdire l’accès aux marchés publics aux fournisseurs ne respectant pas ces standards de transparence, d’éthique et d’environnement ;
• d’intégrer systématiquement une clause de réciprocité dans les accords commerciaux portant sur les matières premières critiques.

5. Créer une Agence française des approvisionnements critiques

La sécurisation des ressources stratégiques exige un pilotage durable, transversal et doté de moyens. Nous proposons la création d’une Agence nationale des approvisionnements critiques, placée sous l’autorité du Premier ministre, chargée :

• de coordonner les actions entre les ministères en charge de l’économie, de l’énergie, de l’écologie, des armées et de la recherche, ainsi qu’avec les opérateurs publics comme le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) ;
• de publier chaque année une cartographie des risques d’approvisionnement, des vulnérabilités sectorielles et des progrès réalisés ;
• de centraliser les investissements publics dans les filières d’extraction, de raffinage, de recyclage et de substitution ;
• d’animer une diplomatie minérale active, en lien avec nos partenaires européens et les pays producteurs.

Faire de la souveraineté minérale un pilier de notre stratégie nationale

Assurer nos approvisionnements stratégiques, c’est refuser la dépendance et l’improvisation. Les États‑Unis, le Canada, la Corée ou l’Australie ont compris l’urgence et se dotent d’outils puissants. À nous de faire de même, avec méthode, ambition et lucidité, pour garantir à la France et à l’Europe la maîtrise des ressources qui conditionnent leur avenir industriel, énergétique et technologique.


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